Mémoires

A l'heure où s'allongent les ombres, le soleil démasque les pierres millénaires. Elles deviennent rouges. Elles pleurent un sang ancien et délavé, le sang mêlé des meurtres fratricides et des morts étrangers, le sang des mains jointes coupées dans leur prière, le sang des mains qui voulurent s'en laver, le sang clair de ceux qui n'auront pas eu le temps d'en verser, le sang bleu de ceux qui n'ont pas vu le pourpre des lumières vengeresses, aveuglés par d'autres lumières moins humaines.
Ceux qui sont nés dans le sang l'ont fui, certains ont enterré leurs morts, leurs vivants et leurs larmes, pour oublier. Et ils oublièrent. Ils oublièrent et leurs enfants prirent racine dans ce qui avait été enterré, en des terres lointaines, connues et inconnues. Leur sein renferme des chagrins innomés, ils s'ouvrent les veines pour s'acquitter d'une dette qui leur échappe et renouer la chaîne rompue par l'amnésie.
Mais à l'heure où s'allongent les ombres, le soleil démasque les pierres millénaires et si l'enfant découvre leur secret, il pleurera assez pour diluer le sang d'une pierre, l'imbiber, la ramollir, en faire un édredon sur lequel se reposer, enfin. Autour, les frangipaniers agitent leurs fleurs.

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